Les coulisses du reportage

Récit de la photographe Florence Levillain

“En 2018 j’ai été invitée à passer un mois en résidence artistique à Houlgate, dans le cadre du festival de photographie « Les femmes s’exposent ». Ma mission : réaliser le portrait d’une quinzaine d’habitants de cette petite ville de bord de mer. La directrice du festival m’a présenté « les jeunes du CPCV » qu’elle connaissait bien, quel nom compliqué, ai-je pensé. Puis j’ai compris que le CPCV était un lieu de vie qui accueillait des jeunes venant de l’Aide sociale à l’enfance.  Ils m’ont très vite invitée à dîner et j’étais contente de mieux connaitre les habitants de cette structure.

J’ai découvert une famille, ou une sorte de famille très particulière où les jeunes ont presque tous le même âge, sont d’origines différentes et vivent selon des règles de vie très organisées et précises. Ce qui m’a frappée, c’est l’ambiance qui y règne. Les mots d’ordre sont la tolérance et l’écoute. Plus encore que le courage incroyable de ces jeunes qui ont vécu des choses difficiles et qui n’ont qu’un désir, celui de travailler et de s’en sortir, c’est la famille accueillante qui m‘a beaucoup interpellée. Ce couple a fait le choix professionnel d’aider ces jeunes, mais pas seulement. Cela va bien au-delà car toute leur famille participe à ce projet. Leurs enfants vivent au quotidien une ouverture d’esprit où l’on partage à table les spécialités culinaires de chaque pays et où l’on parle aussi des situations politiques, des coutumes, des modes de vie. La petite Anouk a neuf grands frères et sœurs, tous plus attentionnés les uns que les autres.  Bien sûr il y a des moments plus difficiles, où les jeunes peuvent être en colère ou tristes de leur situation. Dans ces moments-là, on respecte le rythme de chacun, on discute.

Alors que la situation des migrants est par ailleurs souvent catastrophique, que les jeunes ayant vécu des événements difficiles ont parfois des parcours de vie compliqués, j’ai pensé que cette famille devait être un exemple de ce qui est possible. Un exemple de partage qui procure à tous une richesse incroyable. J’ai voulu parler de cette France accueillante dont on parle moins et qui pourtant existe.

J’ai alors demandé l’autorisation de réaliser un reportage photo aux responsables de l’association qui dirige plusieurs centres. Beaucoup de ces jeunes étant mineurs, il est obligatoire d’avoir le droit de publier leur image. Dès que mon projet a été accepté, je m’y suis rendue régulièrement, pendant six mois, en immersion. Je partageais leur vie quotidienne, les sorties, les activités. Je les accompagnais dans leurs escapades, leurs activités communes. Ce fut passionnant et tellement émouvant ! J’ai beaucoup pleuré, à la fois d’émotion mais aussi de joie.

En parallèle j’ai animé un atelier photo avec eux. Chacun a réalisé un reportage photo sur un  métier existant à Houlgate. Leur travail a été exposé au printemps 2019 au Festival  photographique « Les femmes s’exposent ».

Mais le reportage photo ne suffisait pas. Il fallait que quelqu’un raconte cette histoire tellement riche et complexe avec beaucoup de justesse. J’en ai parlé à mon amie journaliste Maria avec qui je travaille depuis des années sur des sujets de terrain. J’avais donc une grande confiance dans son professionnalisme et je connaissais son talent pour raconter des histoires puisqu’elle a écrit plusieurs livres jeunesse. Arrivée à l’âge de 10 ans du Chili en France à cause de la dictature militaire, je savais qu’elle saurait vous raconter cette histoire avec sensibilité et finesse.

J’espère à travers ce reportage renforcer l’idée que la différence est une richesse et que le partage est une solution d’avenir. »

Les coulisses du reportage

Récit de la journaliste Maria Poblete

C’est un reportage au long cours, qui s’étire dans le temps, qui prend du temps. Tout commence par l’enthousiasme de mon amie photographe Florence avec qui je travaille régulièrement. J’aime son approche profondément humaniste, bienveillante, son regard attentif et tendre, son acharnement et sa ténacité. Il y a deux ans, elle me parle de cet endroit incroyable à Houlgate où sont accueillis des adolescents. « Il faut que tu viennes les rencontrer, tu vas les aimer. Ce reportage est pour toi », me dit-elle.  Je suis journaliste indépendante et autrice, je gère mon temps, mes projets, mes envies, mes voyages.  La défense des enfants, la protection de l’enfance et l’exil sont des thèmes que j’aborde souvent. J’ai été moi-même une enfant réfugiée politique, fuyant une dictature. Leurs histoires faisaient écho à la mienne. C’est munie de mon récit d’exil La dictature nous avait jetés là et des précédents numéros de DONg ! que je suis arrivée dans cette drôle de maison.

La première visite, en février 2019, a été consacrée à l’explication. Qui suis-je ? Pourquoi je souhaite écrire sur eux ? Comment se déroule un reportage ? Ni Florence ni moi-même n’avons “travaillé” au sens propre ce jour-là. Les douze personnes de la maison devaient comprendre ma démarche pour accepter, ensuite, mes questions et ma présence à leurs côtés. Nous avons beaucoup parlé, mangé et ri !

C’est lors de la deuxième visite, en octobre 2019, que je commence à prendre des notes.

« Je vous préviens, je vais vous suivre partout ! » leur dis-je.

Je passe du temps avec chacun, en tête à tête, dans leur chambre. Les photos de leur famille lointaine ou disparue sont un point de départ pour ouvrir le dialogue. Ces jeunes ne se livrent pas si facilement. Je dois être patiente, poser plusieurs fois la même question avec des termes différents, les rassurer sur ce qu’ils veulent dire ou ne pas dire. Je ne peux retenir mes larmes quand ils évoquent des événements terribles. Ce n’est pas grave. J’accepte d’être émue, c’est la vie !

Nous les accompagnons aux entraînements de football, il gèle ! Nous assistons au cours de guitare, on rit ! Nous partageons tout avec eux, les repas, les devoirs, les jeux.

Je remplis un cahier de 80 pages. J’enregistre les entretiens et je prends des photos que je garde pour moi. Ce sont mes archives personnelles pour ne rien oublier au moment de rédiger.

Je commence à écrire, au calme, seule. Certains jeunes m’envoient des messages, la conversation ne s’arrête jamais.

Vient le confinement, je les appelle régulièrement pour prendre des nouvelles, pour m’assurer que tout le monde va bien. L’un d’eux évoque le virus Ebola. Les douze se serrent les coudes, plus solidaires que jamais.

Ce reportage m’a apporté de la joie, de l’espoir, de l’énergie. J’espère qu’il vous nourrira, ouvrira des portes, chères lectrices, chers lecteurs.

Aller plus loin

Des lectures

Pablo Neruda, Non à l’humanité naufragée, Bruno Doucey, coll. Ceux qui ont dit non, Actes Sud Junior (parution octobre 2020)

Eux, c’est nous, Daniel Pennac, ill. Serge Bloch.  Gallimard. En partenariat avec la Cimade.

La nouvelle, Cassandra O’Donnell, Flammarion jeunesse.

Le garçon au fond de la classe, Onjali Q.Rauf, Gallimard jeunesse.

Maintenant je vais raconter, Mamadou Aliou Diallo, Actes Sud junior

La dictature nous avait jetés là, Maria Poblete, Actes Sud junior

Des associations

https ://www.unicef.fr/

https ://www.droitsenfant.fr/

https ://www.lacimade.org/

Un musée

Le musée de l’histoire de l’immigration à Paris.

http://www.histoire-immigration.fr/

Un film

Bande annonce du film Welcome, réalisé par Philippe Lioret (2009)

Festival photo

Les femmes s’exposent : http://www.lesfemmessexposent.com/